- Ma mère me l'a répété toute ma vie : "on n'attire pas les mouches avec du vinaigre !"
- Sois souriante, sois d'accord, et tout le monde t'aimera.
- Ose contredire, et toutes les portes se fermeront.
- Si tu n'es pas gentille avec notre vieux cousin qui a des relations, il ne t'aidera jamais à trouver du travail. Ris au moins à ses blagues.
- Si tu t'insurges quand le voisin se vante de son passé colonial, il ne nous aidera plus le jour où on en aura besoin.
Sourire et se taire, donc, au nom d'une étrange théorie d'épargne où l'humiliation, accumulée finirait un jour par produire des intérêts.
J'ai longtemps tenté de suivre la consigne (avec plus ou moins de succès, ceux qui me connaissent en témoigneront). Sourires, hochements de tête, oui bien sûr, non non ça ne me dérange pas.
Et puis, zut : la stratégie ne provoque pas l'estime tant attendue. Au mieux, on récolte de l'indifférence. Au pire, du mépris.
Pourtant (et c'est le piège) parfois, elle “fonctionne” : elle évite un conflit, elle ouvre une porte, elle protège à court terme.
Mais à force, elle installe autre chose : la petite place qu’on nous assigne quand on ne dit jamais non. Et dans ces moments, on sent au fond de son corps monter une frustration acide, quelque part entre la brûlure d'estomac et l'envie de retourner la table. Une sensation qui chuchote : y a un truc qui ne va pas.
Nous étions deux parties à l'intérieur de moi. Celle qui acquiesçait pour faire plaisir, et un Zorro intérieur qui bondissait, non pas face aux injustices, mais face à ma propre obéissance. Deux locataires en bisbille permanente, partageant le même appartement. Dont l'un s'échinait à suivre la consigne à la lettre : marchez-moi dessus, je ne vous dirai rien. Je pourrais même vous remercier d'avoir essuyé vos chaussures.
Insupportable !
Parce qu'au fond, on le sait bien : ce n'est pas l'effacement qui attire l'estime. C'est l'affirmation. Ou plus précisément : l'effacement peut parfois préserver une relation ou un avantage, mais il finit rarement par construire une estime durable.
Mais attention : s'affirmer, ce n'est pas la castagne. C'est le débat. Et ça, ça s'apprend.
Une vieille recette pour fabriquer de bonnes filles
"Sois douce, sois d'accord, sois agréable".
Pendant des siècles, on a appris aux femmes que leur valeur tenait dans leur capacité à plaire. À ne pas faire de vagues. À sourire même quand ça n'allait pas. La femme bien élevée se reconnaissait à son silence stratégique : elle savait quand parler (rarement), comment parler (doucement), et de quoi (pas de politique, pas d'argent, pas de désir). Les autres, celles qui parlaient trop fort ou trop mal, on avait des mots pour les remettre en place : harpie, mégère, hystérique, chieuse, et dernièrement : « sale conne » !
La langue française n'a jamais manqué d'imagination quand il s'agissait de discipliner les femmes qui l’ouvraient un peu trop.
Apprendre aux femmes à se taire avec le sourire. Dans les années 40, c'était le mode d'emploi standard. Dans les années 80, la machine grinçait. Aujourd'hui, c'est intolérable !
Et tout cela pour le bonheur de qui ?
- Du collègue qui ne supporte pas d'être contredit en réunion, même s'il commet une grosse bourde.
- Du conjoint qui préfère qu'on ne souligne jamais ses contradictions, surtout devant des amis.
- Du vieux cousin dont les blagues douteuses doivent passer pour qu'il daigne nous aider.
- Du voisin qui exige qu'on accepte ses commentaires misogynes en échange d'un service.
- De toute structure qui repose sur le fait que quelqu'un, quelque part, finira par se taire pour que la machine tourne.
C'est ce que Bourdieu appelait la violence symbolique : la domination si bien intégrée qu'on la sert spontanément, en s'excusant presque de déranger.
Et s'en défaire ne relève pas d'un simple acte de volonté : c'est un apprentissage lent, souvent inconfortable, qui va à l'encontre de réflexes profondément ancrés.
Sois sage, ma fille, et la vie te ménagera. Le problème, c'est que la vie n'a jamais ménagé les filles sages. Au contraire.
Le débat, ce n'est pas la castagne
Alors qu'est-ce qu'on fait quand on a compris ça ?
Avant de définir le débat, disons ce qu'il n'est pas. Toute notre vie, on nous a soufflé les mêmes consignes : laisse couler. Ne réponds pas, il ne changera pas. Tais-toi, tu mets de l'huile sur le feu. Conseils prétendument amicaux, parfois bienveillants, dont l'objet ne varie jamais : ferme-la. Avec mille variations stylistiques.
Quand je dis à mes patient·es qu'il va falloir apprendre à confronter, beaucoup me regardent comme si je leur proposais une bagarre dans la rue.
- Mais je ne suis pas comme ça, moi. Je ne supporte pas le conflit.
Mais ce qu'ils et elles appellent conflit, c'est en réalité la castagne : l'oncle qui hurle, la mère qui pleure pour faire taire, le père qui frappe sur la table, le ou la partenaire qui punit par le silence. C'est l'humiliation, le sarcasme, la mauvaise foi en costume trois pièces, l'attaque personnelle quand les arguments manquent. Bref, tout ce qu'on a appris à confondre avec un échange contradictoire alors que c'est, en réalité, une procédure d'écrasement.
Le débat, c'est tout autre chose. C'est dire je ne suis pas d'accord sans avoir besoin de hurler. C'est tenir une position en regardant l'autre dans les yeux, sans le détruire et sans s'effondrer. C'est accepter que deux adultes puissent ne pas voir le monde de la même manière, et que la planète continuera de tourner, y compris si l'un des deux a tort, ce qui, statistiquement, est quand même souvent le cas.
Et ça commence souvent par des phrases très simples : je ne suis pas d’accord, là je ne te suis pas, je vois les choses autrement, je comprends ton point mais je ne partage pas ta conclusion.
Rien de spectaculaire. Juste une présence qui ne s’efface plus.
Le débat suppose qu'on prenne l'autre suffisamment au sérieux pour le contredire. C'est, au fond, une marque de respect (et un trait de civilisation : on a fini par décréter que la torture n'était plus un argument valable, autant pousser le raisonnement jusqu'au bout). Acquiescer en permanence "oui chéri, oui maman, oui patron" c'est traiter l'autre comme un enfant qu'on ne veut pas brusquer. Lui dire là, je ne te suis pas, c'est lui faire crédit d'être un adulte capable d'entendre une voix différente sans s'écrouler.
Le débat ne cherche pas à gagner. Il cherche à exister.
Ce que l'on gagne quand on s'affirme
On nous a appris que contredire = perdre. Perdre l'autre, perdre l'affection, perdre l'amour. C'est faux. Ou disons : ce n'est pas toujours vrai. On peut perdre certaines relations en s'affirmant, surtout celles qui tenaient précisément à notre silence.
Contredire, c'est gagner. D'abord, on gagne son propre regard. Cette chose minuscule qu'on appelle estime de soi ne se construit pas dans les affirmations devant le miroir, ni dans les listes de gratitude du matin. Elle se construit dans les moments précis où l'on se tient debout face à quelqu'un qui aurait préféré qu'on s'asseye. Chaque non, chaque je ne suis pas d'accord, est une pierre. Au bout d'un certain nombre de pierres, on s'aperçoit qu'on a bâti quelque chose de bien.
Mais il y a une seconde chose, qu'on nous cache. Quand on s'affirme, on devient inoubliable.
Une de mes patientes, que j'appellerai Léa, a passé quinze ans à dire oui à sa mère. Le jour où elle a osé dire, sans crier, sans pleurer, juste posément : Maman, je ne suis pas d'accord avec ce que tu viens de dire sur moi, je voudrais que tu arrêtes, sa mère a tenté la riposte classique : larmes, culpabilisation, tu me brises le cœur. Léa n'a pas reculé.
Pour la première fois de sa vie, Léa s'est levée de table en se sentant entière. Et pour la première fois de la sienne, sa mère a réellement vu sa fille. Quinze ans, c'est long, pour faire son entrée en scène dans son propre rôle.
Voilà ce qu'on ne nous dit jamais. La douceur sans colonne vertébrale ne suscite pas l'amour : elle suscite la condescendance, l'oubli, l'absence. Le vieux cousin n'aidera pas davantage à trouver du travail celle qui aura ri trop fort à ses blagues. Il l'oubliera, parce qu'elle aura été exactement ce qu'il attendait, c'est-à-dire à peu près rien.
Ou il aidera, parfois. Mais au prix d'une place qu'il faudra continuer d'occuper : celle qui rit, qui acquiesce, qui ne dérange pas. Une aide conditionnelle, qui se paie dans la durée.
Le voisin nostalgique du temps des colonies n'éprouvera pas plus d'estime pour celle qui se sera tue : il la rangera dans la grande boite des complices silencieuses, juste à côté du paillasson.
C'est l'affirmation tranquille, pas l'agressivité, pas la flatterie, qui rend mémorable. Pas toujours immédiatement, ni auprès de tout le monde. L'affirmation qui fait dire, longtemps après : ah, elle, je m'en souviens. Et c'est précisément dans cette mémoire qu'on installe chez l'autre que l'estime véritable commence. On n'aime pas vraiment les gens lisses. On les confond. On les oublie.
On gagne aussi des relations vraies. Où l'on peut être en désaccord sans déclencher la troisième guerre mondiale. Où l'autre tient debout, lui aussi, et où, parce qu'on tient tous les deux debout, on peut enfin se rencontrer.
Et on gagne la fin du conflit intérieur. Le Zorro qui bondissait à chaque acquiescement de trop finit par se calmer. Non parce qu'on l'a fait taire, mais parce qu'on l'a entendu. Il ne meurt pas, d'ailleurs. Il prend sa retraite, pose son épée sur la cheminée, et passe ses journées à boire du chocolat chaud en regardant les autres se débrouiller. (Le bonheur, quoi...)
L'art de tenir tête (et d'y survivre)
Tout cela est très bien en théorie. Mais quand maman appelle dimanche midi pour caser sa petite remarque perfide, on fait quoi, concrètement ?
On s'entraine :
1. Commencer petit. On ne se lance pas dans son premier débat avec la personne qui nous a le plus écrasé·e. C'est comme reprendre le sport en s'inscrivant à un marathon : on le paie trop cher, en ampoules et en orgueil. On commence par s'affirmer sans agresser avec la boulangère qui s'est trompée dans la monnaie, par le serveur qui a oublié la commande, par le collègue relou qu'on connait à peine. Le muscle se construit comme tous les muscles : par répétitions courtes.
2. Parler de la situation, pas de l'autre. Tu es méprisant·e déclenche la guerre. Je ne suis pas d'accord et je vais te dire pourquoi déclenche, parfois, une conversation. La nuance parait minuscule. C'est, en réalité, un cratère.
3. Ne pas négocier son droit à exister. Je sais que c'est peut-être ridicule mais… Non. J'ai peut-être tort, hein, mais juste… Non. Tu vas sûrement me trouver pénible mais… Non. Chaque excuse apprend à l'autre, et surtout à soi-même, que notre parole doit être validée avant d'être entendue. Comme si elle se présentait à la frontière, le passeport en main, en attendant qu'on lui appose le tampon.
4. Tolérer l'inconfort de l'autre. Quand on pose une limite, l'autre va réagir : se taire, soupirer, pleurer, hausser le ton. On va avoir une envie viscérale de désamorcer. Surtout pas. On n'est pas responsable des émotions de l'autre face à notre vérité. (En revanche, on est responsable de la manière dont on les exprime : s'affirmer ne dispense pas de rester juste.) L'autre a le droit d'être contrarié·e. Nous avons le droit d'être contrariant·e.
5. Répéter sans surenchérir. Si l'autre tente la diversion, la culpabilisation ou le déni, on n'argumente pas. On revient à sa phrase, calmement, parfois mot pour mot. Votre affirmation n'est pas un concours d'éloquence. C'est une présence qui ne plie pas.
6. Et surtout, ne pas rappeler le lendemain. 24 heures après, la culpabilité monte, et la tentation est immense d'appeler pour arranger les choses. Résistez. Sinon, vous devrez tout recommencer. Et ce sera plus compliqué. C'est comme s'évader de prison et se faire rattraper : la deuxième fois, c'est plus difficile, les geôliers ont pris des précautions.
Tenir, ce n'est pas être dur. C'est juste rester là où l'on est, le temps que la poussière retombe. Et ça prend parfois du temps.
Et les mouches, alors ?
Ma mère avait raison sur un point : on n'attire pas toutes les mouches avec du vinaigre. C'est juste qu'elle ne s'était jamais demandé quelles mouches elle voulait attirer. Question pourtant essentielle : toute apicultrice vous le dira : la qualité du miel dépend des fleurs qu'on choisit. La qualité d'une vie aussi.
Trop de miel attire les opportunistes, les flatteurs, ceux qui aiment qu'on leur dise oui et qui s'éclipsent dès qu'on s'affirme. Une foule, parfois bruyante, qui peut donner l'illusion d'être aimé·e, mais qui se révèle, à la première contradiction, n'avoir jamais été là pour nous.
Le vinaigre, lui, fait fuir le tout-venant. Mais il garde celles et ceux qui peuvent encaisser un désaccord sans s'effondrer, qui restent parce que c'est nous, pas parce que c'est confortable. Et ceux-là, justement, finissent par nous estimer vraiment.
Encore faut-il doser : trop de vinaigre, et même les relations solides peuvent s'éroder. L'enjeu n'est pas de remplacer la douceur par la dureté, mais de ne plus sacrifier l'une à l'autre.
Apprenons à débattre. Pas à castagner. À tenir, à dire, à exister à voix haute.
Au début, on croit qu'on va perdre tout le monde. Puis on s'aperçoit que c'est l'inverse qui se produit : on devient inoubliable.
Ou plus justement : on cesse d'être interchangeable.
Certaines relations disparaissent. D'autres apparaissent enfin.
On devient inoubliable pour celles et ceux qui restent, et même, parfois, pour celles et ceux qui partent en claquant la porte.
Ils s'en souviendront plus que de toutes les fois où nous les avons laissés gagner, sans coup férir.
Et puis, un jour, on comprend.
Ce n’étaient pas des mouches qu’on voulait attirer.
Au plaisir de ne pas être d'accord, 😉
Geneviève
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