Les Gnangnans sont des femmes adorables. Elles pensent à tout. Elles savent organiser un pot au bureau, qui est allergique au gluten, à quel moment il faut envoyer un message pour "apaiser les choses". Elles sourient beaucoup, parlent doucement et possèdent un radar très affûté pour détecter les tensions. Surtout quand ce sont les autres qui les provoquent.
Elles aiment que ça se passe bien. Que ce soit fluide. Que personne ne se fâche. Elles détestent les conflits. Elles ont fait de l’harmonie un projet de vie. Et soyons honnêtes : sans elles, bien des repas de famille et des open spaces auraient déjà explosé.
Le problème, c’est que chez les Gnangnans, la douceur n’est pas une option.
C’est une règle.
La règle implicite des Gnangnans est claire
Vous pouvez être engagée, vous battre pour vos droits et même être très ambitieuse.
Mais vous devez l’être gentiment.
Sans froisser. Sans hausser le ton. Sans nommer trop frontalement ce qui cloche. Surtout si ce qui cloche est le comportement d’un homme, vaguement débordé, maladroit ou « pas très à l’aise avec ses émotions ».
Dès que on dépasse cette limite invisible, la Gnangnan s’active.
Pas pour attaquer. Non bien sûr. Pire :
Pour corriger.
Imaginons :
Réunion du lundi matin. On explique que Paul n’a toujours pas rendu sa partie du dossier et que, comme souvent, on a dû reprendre derrière lui pour que le projet avance. On est factuelle. On n’a pas soupiré. On n’a insulté personne.
Silence.
Puis la Gnangnan du service penche la tête :
- Oui enfin… Paul fait ce qu’il peut.
Une autre ajoute, compatissante :
- Peut-être que tu pourrais lui dire autrement ?
Et voilà.
On ne parle plus du travail non fait.
On parle de nous.
De notre ton. De notre manière. De notre supposée dureté.
Paul évite de nous regarder mais il est ravi : les Gnangnans ont fait le sale boulot à sa place.
Et nous, on est invitée à faire un effort relationnel supplémentaire.
Ou cet exemple-ci :
Dîner entre amis. On raconte que notre compagnon fuit tous les soirs plutôt que de s’occuper des enfants et des tâches domestiques. Qu’on a essayé d’en parler calmement, puis moins calmement, puis qu’on a fini par s’agacer.
La Gnangnan du groupe intervient immédiatement :
- Ouh là… tu es sûre de ne pas y aller un peu fort ?
- Les hommes sont parfois maladroits, tu sais.
- Il ne faut pas les attaquer, sinon ils se ferment.
- Tu devrais lire Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, ça t’aiderait ! (Au secours !)
Personne ne nous demande pourquoi on fait tout.
Tout le monde s’inquiète de notre colère.
Le compagnon flemmard sourit. Ce sont les copines qui ont fait le sale boulot. Il est peinard.
Mais cette fois, on ne laisse pas passer.
- Mais enfin non, ce n’est pas normal qu’il se débine, tu pourrais comprendre et me soutenir !
Et là, la Gnangnan change de visage.
Le sourire se tend. Le ton se moralise :
- Ce n’est pas très bienveillant.
- Tu n’étais pas obligée de le dire comme ça.
- Franchement, ça met une mauvaise ambiance.
La douceur a sorti les dents.
Mais proprement. Sans hausser la voix.
Avec cette politesse tranchante qui nous transforme, nous, en agresseuse.
Des histoire comme ça, il y en a des tonnes :
⭐ Notre mère insiste pour que j’invite, chez moi, mon frère qui, lui, n’invite jamais, ne répond jamais au téléphone, ne prend jamais de nouvelles et n’en fiche pas une pour la famille.
- Comprends-le : Il est très occupé, c’est normal qu’il n’appelle jamais. Mais ne fais pas d’esclandre, ou de crise d’hystérie, s’il te plaît.
⭐ On fait remarquer que notre manager nous envoie des mails à 23 h et attend une réponse immédiate.
La collègue intervient :
- Il a beaucoup de pression, tu sais. Tu devrais peut-être être plus compréhensive.
⭐ On répond sèchement à une blague sexiste racontée par notre cousin.
La tante intervient aussitôt :
- Allez, ce n’était qu’une plaisanterie. Tu n’es pas obligée de créer un malaise.
⭐ On dit à son amis que notre ex nous harcèle par messages.
Elle hésite, puis :
- Il est très mal en ce moment. Tu devrais peut-être être la plus mature des deux.
⭐ Personnellement, j’ai déjà entendu un :
- Tu devrais être plus gentille avec lui, il a été constipé tous les jours entre ses 3 et 5 ans.
D’accord, mais c’était il y a plus de cinquante ans… et surtout, je ne vois pas le rapport.
(Je vous garantis que cette histoire est vraie, même si elle parait dingue !)
La troisième violence
Ce qui se joue ici n’est plus l’abus initial.
Ni même notre réaction.
C’est la réaction à notre réaction.
On ne parle plus du comportement problématique, mais de notre ton.
Plus de ce qui a été fait, mais de la manière dont on ose le nommer.
C’est ce qu’on appelle parfois la troisième violence :
celle qui neutralise la parole des femmes en la jugeant excessive, agressive, mal formulée.
Peut-être que cette image parle davantage :
Il y a de la fumée dans la pièce.
On déclenche l’alarme.
Les Gnangnans ne parlent pas du feu.
Elles se plaignent du bruit de l’alarme pendant que la maison brûle.
Les Gnangnans occupent une place clé dans la redistribution des rôles entre femmes et hommes.
Parce que nous, les red flags, les abuseurs, les hommes ouvertement sexistes, violents ou dominateurs, on sait les identifier. Et on peut parfois casser la violence dans l’œuf.
Mais un vrai frein à l’égalité, aujourd’hui, ce sont celles qui protègent le système.
Les Gnangnans ne s’opposent pas frontalement au féminisme. Elles le neutralisent. Elles l’adoucissent. Elles le rendent compatible avec l’ordre existant. Elles ne disent pas "non".
Elles disent "doucement". "Pas comme ça". "Pas maintenant".
Elles sont les petites mains du patriarcat.
Celles qui huilent les rouages d’un système oppressif pendant que d’autres tentent de les gripper.
À chaque fois qu’elles demandent aux femmes de se taire pour préserver l’ambiance,
à chaque fois qu’elles excusent un homme au nom de ses intentions,
à chaque fois qu’elles disqualifient une colère féminine au nom de la bienveillance,
elles choisissent un camp.
Et ce n’est pas du tout celui qui mène à une égalité entre nous tous et toutes.
Parce que l’égalité dérange. En redistribuant le pouvoir, elle crée des tensions.
Elle fait perdre des privilèges y compris aux femmes qui ont appris à tirer avantage de leur docilité.
Les Gnangnans craignent ce moment précis :
celui où la douceur ne suffit plus, et où il faut commencer à prendre sa place.
Alors elles freinent
Elles appellent ça "modération", "dialogue", "intelligence émotionnelle".
Mais c’est une stratégie de conservation.
Elles ne protègent pas les hommes parce qu’elles les aiment.
Elles protègent un monde où elles savent encore comment exister.
Je n’aime pas fustiger les femmes.
Pas parce qu’elles n’ont pas tort. Par conviction.
Parce que je sais que chaque commentaire désobligeant envers une femme remplit un peu plus la cartouchière de la "mâle assurance". Chaque fois qu’on tape sur une femme, même quand elle se trompe, on offre des munitions à ceux qui n’attendent que ça pour discréditer toutes les autres.
Alors oui, les Gnangnans me fatiguent. Elles me gonflent même, souvent.
Mais elles font aussi ce qu’elles peuvent avec l’époque dans laquelle elles sont nées, leur culture, leur environnement, les rôles qu’on leur a appris à tenir pour survivre. Être une Gnangnan, c’est souvent une stratégie : sauver les meubles, éviter les conflits, limiter les dégâts.
Mais comprendre ça ne signifie pas se taire.
Comprendre ça ne signifie pas laisser faire.
On peut refuser de les accabler et refuser de les laisser neutraliser les luttes. On peut voir le mécanisme et y répondre. Mettre des mots. Poser des limites. Reprendre la discussion là où elle a été déplacée.
Et c’est exactement ce que je vous propose ici : de ne plus leur céder le terrain en quelques réparties.
Comment répondre sans s’épuiser ?
Inutile de se justifier. Inutile de s’excuser.
L’enjeu est simple : refuser le déplacement du problème sur soi.
1. Revenir au sujet (Refuser le piège du ton)
- On peut revenir sur le problème ?
- Le sujet, ce n’est pas ma manière de le dire.
- On ne parle plus de ce qui pose problème, là.
2. Mettre le mécanisme en lumière (Dire tout haut ce qui se passe vraiment)
- Tu poses un gros coussin sur la violence et tu appelles ça de la paix.
- Tu balaies les miettes sous le tapis et tu cries quand on soulève le tapis.
- En fait, tu préfères gérer l’inconfort que l’injustice.
3. Retourner la “bienveillance” (Quand la douceur sert à faire taire)
- La bienveillance n’oblige pas au silence, je pense.
- Préserver l’ambiance ne peut pas reposer sur moi.
- C’est fou comme la bienveillance s’arrête toujours du même côté.
4. Assumer le rapport de force (Dire clairement ce que ça produit)
- Ce n’est pas de la nuance, c’est de la lâcheté.
- Tu ne me feras pas porter la responsabilité de ton immobilisme.
- Tu es en train de scier la branche sur laquelle on est toutes assises. Ne nous entraine pas dans ta chute, s’il te plait.
5. L’ironie qui coupe court (Ne pas expliquer, juste montrer l’absurde)
- Incroyable ! Tu préfères défendre ça plutôt que ce qui est juste. Intéressant.
- Waouh. Tu viens vraiment de dire ça à voix haute.
- Je suis impressionnée par ton manque total de recul.
6. Renvoyer le discours à son époque (Quand l’argument sent la naphtaline)
- L’histoire ne retient jamais les femmes qui ont demandé de parler plus doucement.
- On ne peut pas vivre dans les années 50 et avoir un smartphone. Il faut choisir. Donne-le.
7. Savoir s’arrêter (Parce qu'à un moment on a autre chose à faire)
- J’ai dit ce que j’avais à dire.
- Ce cadre ne me convient pas.
- Quelqu'un veut boire quelque chose ?
Pour conclure
Les Gnangnans sont le ciment d’un système qui préfère le calme à la justice, l’harmonie de façade au partage réel du pouvoir entre femmes et hommes. Elles ne l’ont pas inventé, mais elles le maintiennent, souvent sans même s’en rendre compte.
Notre colère, c’est un signal. Un indicateur précis qu’une limite a été franchie, qu’un déséquilibre persiste.
Nous n’avons aucune obligation de parler doucement quand ce qu’on nous demande, en réalité, c’est de nous taire.
La politesse n’a jamais corrigé une injustice. Et se taire n’a jamais amélioré aucune situation.
Le patriarcat ne tient pas seulement par la violence des hommes,
mais aussi par la douceur de celles qui le rendent supportable.
Et c’est précisément pour cela qu’il est important de réagir.
Toujours.
Joyeuses ripostes,
Geneviève